Espace liminaire et mémoire affective
Sous le crayon, la plume et la souris de Pauline Albira, Sacha Buton et Gaëlle Civray le court-métrage psychologique Liminal prend forme. Cette réalisation destinée à un public adolescent et adulte joue avec l’idée de seuil et d’espaces vers un autre monde. En 7 minutes et 2 secondes, le film suit Lilly une fillette dans un voyage onirique et inquiétant dans une gare où la frontière entre réel et cauchemar se dissout. Le propos est de montrer, par l’image et le son, un changement familial brutal et la façon dont un enfant doit réapprendre le lien à ses proches.
Le titre Liminal, du latin limen « seuil », désigne ces espaces de transition, physiques ou psychologiques : gares, couloirs, portes. Le film transpose ce concept à un état émotionnel : Lilly se trouve en dehors de ce qu’elle connaissait, confrontée à la dégradation de l’état de sa mère et à la perspective d’aller vivre chez un père absent décrit comme un monstre. La gare, décor central, est à la fois lieu de passage et espace hors-temps (photographie de basse qualité, grain, couleurs atténuées) pour installer une atmosphère de déjà-vu proche des « backrooms » et du concept de la « vallée de l’étrange ». La note d’intention explique, en effet, une double ambition de travailler à la fois le décor comme métaphore du bouleversement et la logique d’un rêve sans fin. La narration laisse place à l’allégorie pour traduire en images les tensions familiales.
Le dossier graphique précise que pour le protagoniste cette aventure représente trajet vers sa nouvelle vie : « Une fois dans le train, c’est un monde que Lilly ne connaît pas. La gare et tout ce qui y est présent est la révélation soudaine des plus grandes craintes de Lilly : l’inconnu, les créatures monstrueuses et les conflits avec ses parents. Malgré la peur, la curiosité la poussera à chercher de l’aide en premier, comme tout enfant chercherait ses parents quand il perd son chemin dans un centre commercial. Elle les trouvera, mais sa mère est devenue menaçante et son père, qu’elle ne connaît que sous les dires de sa mère, le voit comme un gros monstre. L’histoire d’une jeune fille qui, à travers un rêve qui semble sans fin, se rend compte que sa situation familiale est en train de changer. Elle dit au revoir à sa mère, et renoue avec son père. «





Personnages et symbolique
Les personnages de Liminal sont conçus comme de véritables archétypes émotionnels et narratifs, chacun incarnant une facette du vécu intérieur du personnage principal. Âgée de dix ans, Lilly est une enfant maladroite, timide et curieuse, dont le parcours consiste à traverser la peur et l’inconnu pour tenter de renouer avec son histoire familiale. À ses côtés, Xan, son doudou, agit comme un guide rassurant : il est à la fois un refuge émotionnel et une représentation métaphorique de sa mère, à la fois protecteur et fragment de l’enfance.
Tom, le père, apparaît comme une figure lointaine et inquiétante, façonnée par les récits et les craintes transmis à Lilly, tandis que Camelia, la mère, altérée par sa maladie neurodégénérative qui la transforme en présence menaçante. Autour de ce noyau familial gravitent des figures plus symboliques : l’Oizo, incarnation des peurs de Lilly et des a priori sur son père, et Mamonstre, créature hybride née de la fusion entre Xan et la mère, qui représente l’emprise, la confusion et la perte d’identité.
À travers ces figures, le film rend tangible la détresse d’un enfant confronté à la maladie d’un proche qui rejette ceux qu’il aime avec une perception déformée du réel. L’arc narratif accompagne Lilly depuis l’insécurité et la désorientation jusqu’à une forme de réconciliation, suggérant que c’est en quittant sa zone de confort qu’elle parvient à découvrir la réalité de sa famille et à amorcer un nouveau regard sur son père.






Esthétique hybride et techniques de production
Visuellement, Liminal joue sur une palette de noir et blanc rehaussé d’une couleur ponctuelle et sur des valeurs de camaïeu. L’équipe a souhaité conserver une finition « vieillie » avec du grain et des aberrations chromatiques rappelant la qualité basse résolution des années 1990/2000 (TV cathodique, premières consoles 3D). Cette contrainte esthétique sert le thème : l’expérience mentale de Lilly doit paraître familière et pourtant distordue.
Les décors mêlent dessin traditionnel et 3D, notamment pour des angles spécifiques de la gare et des trains, renforçant l’étrangeté des lieux sans rompre l’unité visuelle. Pauline Albira signe les décors « traditionnels » (mine de plomb, feutre alcool, encre) et digital tandis que des passages 3D, modulés sur Blender par Morgana Delavallée, évoquent les premiers moteurs de jeu (Saturn, 3DO) . L’objectif est de créer des ruptures graphiques assumées avec un rendu parfois multisupport, pour créer des « failles » dans l’image qui renforcent la sensation d’un monde parallèle. Le rendu est majoritairement réalisé en Toon Boom Harmony, complété par Toon Boom Storyboard Pro. Pour l’illustration et les textures, l’équipe a mêlé travail digital et traditionnel, utilisant Procreate tout en intégrant des éléments dessinés à l’encre et scannés afin d’enrichir le grain de l’image, tandis que le montage et le compositing ont été assurés sur Premiere Pro et After Effects.
Quant à la musique et le sound design, ils ont été composés avec FL Studio 24, combinant nappes sonores discrètes et bruitages d’ambiance (vents, craquements, chants d’oiseaux) afin d’installer une tension diffuse tout au long du film. L’approche sonore est travaillée avec une bande-son qui laisse des indices d’un danger sans jamais en révéler l’origine ni le timing exact qui renforce l’atmosphère anxiogène. La seule mélodie dominante est celle de la boîte à musique de Xan, reprise par Sacha Buton d’une chanson expérimentale de Michael J. Barry, Paranoid Schizophrenia, dont l’utilisation a été autorisée par sa fille Claire Farrah Barry. Le son de la boîte à musique ralentit ainsi progressivement, accompagnant la désorientation de Lilly.
Le film se revendique d’un héritage visuel et narratif multiple : des courts en noir et blanc (Through the Window de Jennifer Shi, Missing Moon de Song Ji Eun) aux ambiances oniriques de Paprika (Satoshi Kon), Smile ( Parker Finn) ou Coraline (Laika). Le jeu vidéo Omori est également cité pour son traitement de certains passages. Ces références nourrissent un cinéma d’animation qui oscille entre réalisme émotionnel et cauchemar stylisé.




Inspirations et défis de production
Les réalisateurs Pauline Albira, Sacha Buton, Gaëlle Civray avaient pour ambition de condenser une histoire forte en 7 minutes, ce qui a demandé des choix drastiques comme ils le disent eux-mêmes :
« Tout le côté narratif a été un vrai casse-tête. Trouver ce qu’on voulait montrer, ce qu’on voulait que les gens comprennent, et ce qu’il fallait suggérer. […] Le plus satisfaisant, c’est les retours, et de voir qu’on ai pu toucher des gens. »
Ces difficultés soulignent la tension inhérente au court format : garder une cohérence thématique tout en ménageant un rythme cinématographique, et préserver des moments d’émotion sans surcharge explicative. Le travail de prédécoupage et les nombreux retours ont été cruciaux pour clarifier la compréhension du film.

« Côté créatif, ce court-métrage de 7 minutes biens rondes était peut être un peu ambitieux et il a fallu réduire, voir couper certains plans qui nous tenaient à cœur. »
Liminal s’inscrit dans une veine d’animation qui n’évite pas la complexité psychologique. Par son esthétique volontairement altérée, son jeu sur les ruptures graphiques et son attention au sound design, le film illustre comment de jeunes auteurs peuvent mobiliser des outils numériques professionnels pour raconter des histoires intimes et difficiles. Liminal est ainsi un court-métrage réussi mettant en jeu scénario, design, animation, 3D, composition sonore et montage !