Un métier trop mortel pour être vrai
Le Métier Trop MORTEL de Traiteur Poissonnier ou LMTMDTP-59.11B se présente comme une fausse vidéo institutionnelle : la cassette d’accueil de l’entreprise Fish&Sticks, qui recrute des T.R.A.I.T.E.U.R.s. À la manière d’un faux tutoriel pour une nouvel recrue, l’exercice bascule rapidement dans l’absurde : listes d’équipements décalées, placements de produit honteux, étapes hors-sujet… jusqu’à ce que le produit lui-même et l’environnement loufoque de travail, se retournent contre les employés. Les réalisateurs décrivent le principal challenge du court-métrage d’animation : « Notre premier vrai personnage est l’entreprise Fish&Sticks, portée par la voix-off du superviseur tout au long de la cassette, et ensuite on a réfléchi aux quelques employés qui finiront victimes de l’humour splapstick. »

Le trio de réalisateurs Youenn Piney, Ulysse Tornel et Juliette Vincent revendique un humour inspiré du slapstick et du non-sens : l’effet comique naît du contraste entre la voix-off ultra-corporate et les situations imprévisibles. La note d’intention est claire : cibler l’ennui et la déshumanisation des métiers alimentaires pour en faire une farce noire où l’entreprise elle-même devient personnage principal. La carte de l’humour les a ainsi » poussé à revoir la fin du film une bonne dizaine de fois avant de trouver une conclusion satisfaisante, gardant la finalité du poisson un mystère, ne donnant jamais une réponse au spectateur sur l’intention de l’entreprise afin de rester dans l’absurde. »


Esthétique faussement datée d’une comédie rétro
Sur la forme, le film est une déclaration d’amour à la 2D de salon : ratio de projection 4/3, style cartoon inspiré des productions Hanna-Barbera des années 1970 et 1980, textures feutrées animées au trait, et une volonté affichée d’« avoir l’air venu d’un autre temps ». Les étudiants mêlent animation numérique traditionnelle et procédés contemporains : Toon Boom Harmony, TVPaint et Clip Studio Paint pour l’animation ; Photoshop, Procreate et Illustrator pour les textures ; After Effects et Premiere Pro pour le compositing et la finition ; Blender pour quelques inserts 3D ; InDesign pour le titrage final.


« Des grands décors contemplatifs au pastel, d’autres numériques, mais aussi en y ajoutant des prises de vues réelles transformées, de la 3D et du motion design. La patte graphique colle au genre du film, un mélange un peu absurde qui s’éloigne parfois de sa direction originale d’animation numérique. »


Le rendu VHS a été travaillé jusqu’au détail : grain, décalage chromatique, tremblements d’image et usure artificielle. Les réalisateurs sont même allés jusqu’à transférer le film sur une vraie bande VHS pour renforcer l’effet d’archive authentique. Ce parti pris esthétique sert le gag : l’archaïsme visuel renforce l’illusion d’un document d’entreprise ancien, rendant les ruptures comiques encore plus surprenantes.



Musique, casting vocal et enjeux pédagogiques
En ce qui concerne la bande-son, les étudiants ont fait appel au groupe de rock alternatif progressif bien nommé : Bizarre Fishes, composé de Étienne Étienne Étienne, BIGNON BIGNON et Gigo Moreno. L’intention était une musique corporate oscillant entre Muzak et Light Music, synthés rétro et jingles absurdes. « Ils ont tendance à expérimenter avec des techniques et du matériel daté. Tout ce que nous cherchions pour coller avec l’atmosphère décalée du film. », déclarent les réalisateurs à propos du groupe de musique. Le thème musical final au steelpan contraste avec une ambiance tropicale et lente. Boris Rehlinger, voix française connue pour son timbre grave et ses doublages de stars du cinéma (Colin Farrell, Jason Statham, Ben Affleck, Gerard Butler, Joaquin Phoenix , Benicio del Toro), enregistre une voix « corporate », créant un contrepoint parfait entre sérieux de la narration et folie visuelle. Les réalisateurs disent que c’était « un vrai plaisir de faire dire à un doubleur professionnel des énormités ».


Au-delà du spectacle, ce court métrage est un essai réussi en terme de direction d’animation, de mix de techniques, de gestion d’une identité graphique forte, du mixage son et d’habillage musical, et de contrainte de format (4/3, 6 minutes) : autant de savoir-faire indispensables aux jeunes talents en animation 2D. Le projet montre aussi la capacité de Youenn Piney, Ulysse Tornel et Juliette Vincent de penser leur film comme un objet multimédia (site officiel parallèle, design sonore, transfert analogique) et à maîtriser la chaîne complète de production.




